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Il faut inventer la vieillesse

0 commentaire 21 mars 2014

Interview de MOULIAS Robert (Gériatre et Professeur) par Serge Cannasse datant de 2009 mais toujours d’actualité et très intéressante.

Vous trouverez ci-après l’intégralité de l’interview publiée sur le site  carnets de santé en Novembre 2009.

« Plus de onze millions de personnes âgées, soit l’immense majorité d’entre elles, n’ont pas d’incapacité majeure. Il faut donc cesser d’assimiler vieillesse, démence, dépendance et handicap, plaide Robert Moulias, ancien chef de service à l’hôpital de gériatrie Charles Foix à Ivry, Professeur émérite à Paris VI et Président d’Alma France. Au contraire, il faut apprendre à « bien vieillir » : rester actif, y compris relationnellement, bien se soigner et ne pas s’aveugler avec le mythe de l’éternelle jeunesse.

Qu’est-ce qu’une « personne âgée » ?

Il n’y en a aucune définition stricte, qu’elle soit biologique ou épidémiologique, ce qui a fait dire à certains que la personne âgée n’existe pas ! Pour beaucoup, la vieillesse correspond à l’âge de la retraite, c’est-à-dire 65 ans dans la plupart des pays. Ce chiffre a été inventé par les conseillers du chancelier Bismarck, le premier à avoir institué un système de retraites pour les salariés : à cette époque, presque tout le monde étant mort à cet âge, ils lui ont fait valoir que ça ne coûterait pas trop cher ! Mais pour un médecin, définir un âge de la vieillesse n’a pas de sens. Quelqu’un peut être « vieux » à 45 ans !

La notion de « personne âgée » mélange des situations très différentes, depuis la personne parfaitement lucide, valide et autonome, mais avec des petits déficits, jusqu’à celle qui est victime d’une maladie qui la rend très dépendante d’autrui, comme le malade d’Alzheimer. Mais c’est bien une maladie qui la rend ainsi, et non son âge.

Qu’est-ce qui importe ? les capacités ou l’existence de déficits ? Quelqu’un peut être très actif pendant longtemps : pensez à Charles Aznavour, qui a 85 ans. Cela étant, le jeune senior ayant les mêmes capacités qu’à trente ans, c’est un mythe. Il vient un moment où nous avons besoin de lunettes pour lire, où nous entendons moins bien, où nous courrons moins vite qu’autrefois, etc. Ce sont des petits handicaps, qui s’accumulent, mais laissent lucide et actif.

On ne peut pas faire un amalgame entre vieillesse et détérioration intellectuelle, ni même perte de la mémoire. Sur 13 millions de personnes dites âgées, les personnes dépendantes d’autrui pour les activités quotidiennes sont 1,5 millions, dont environ une moitié de personnes atteintes de syndromes démentiels. Il y a donc 11,5 millions de « personnes âgées » qui n’ont pas d’incapacité majeure. Il faut cesser d’assimiler vieillesse, démence, dépendance et handicap. La plupart des personnes handicapées sont autonomes. Même si elles ont des limitations, elles ne dépendent pas d’autrui pour leur vie quotidienne.

En revanche, deux problèmes sont fréquents chez les « personnes âgées ». D’abord le fatalisme, qui les conduit à une psychologie de démission : ce sont des gens qui ne décident plus rien par eux-mêmes, eux et leurs proches attribuant tous leurs problèmes à l’âge, avec comme conséquence des diagnostics trop tardifs. Ensuite, les dépressions, qui surviennent bien plus souvent que les démences.

Sait-on pourquoi ?

Il y a deux facteurs de risque : la perte d’activité et l’isolement social. Celui-ci favorise toutes les pathologies chroniques associées à l’âge, tout autant que des facteurs comme l’hypertension artérielle ou l’hypercholestérolémie – auxquels d’ailleurs ils participent. Par isolement, il faut comprendre le fait d’habiter seul et le fait de n’avoir que peu de relations sociales, notamment du fait des décès dans l’entourage. Il est, par exemple, démontré que vivre en couple protège par rapport au célibat, au veuvage ou au divorce. Heureusement, beaucoup de personnes âgées conservent des relations avec leur famille, grâce au progrès des télécommunications (le téléphone, la visioconférence par ordinateur). Mais 20 % des octogénaires n’ont personne à qui parler. C’est un chiffre énorme.

Les femmes s’en sortent un peu mieux, parce qu’elles gardent souvent une activité ménagère et s’occupent souvent des petits-enfants, alors que les hommes ont surtout eu des relations de travail et ont plus de mal à trouver une nouvelle activité, surtout s’ils avaient un emploi manuel : leurs capacités physiques ne sont plus les mêmes. Les travailleurs intellectuels ont plus de facilité à se réorienter.

Comment conserver une activité ?

Cela dépend des personnes. Certaines trouvent toutes seules. Par exemple, l’ancien mécanicien qui devient un spécialiste recherché des automobiles des années 50. Mais pour la plupart, je n’ai pas de réponse toute faite. Cela dépend des goûts, des souhaits, des capacités. Les situations sont très hétérogènes. Beaucoup de personnes souhaitent rester utiles. Aussi je pense qu’il faudrait engager une réflexion approfondie sur le bénévolat. Le mot anglais de volontariat est plus dynamique.

Vous plaidez en faveur d’un recul de l’âge de la retraite !

Absolument. Le droit à la retraite s’est transformé en devoir de retraite : il faut bien sûr garder le droit, mais supprimer le devoir. L’allongement de la longévité en bonne santé est un phénomène positif qui a été transformé en menace de catastrophe économique.

Le problème du recul de l’âge de la retraite, c’est celui de la pénibilité. Il faudrait pouvoir changer de métier à 40 ou 45 ans quand la profession est physiquement usante. Cette mutation des carrières sera un des grands défis du 21ème siècle. Il est illusoire de penser que demain on pourra vivre aussi longtemps sans travail rémunéré (de 60 à100 ans) qu’avec (de 20 à 60 ans) !

Le secret du « bien vieillir », c’est donc l’activité ?

Pas seulement. Il faut aussi bien se soigner. La plupart des personnes âgées prennent des médicaments pour des maladies artérielles, articulaires, neurologiques, etc. C’est un immense progrès, récent, qui passe pourtant complètement inaperçu. L’espérance de vie associée à de nombreuses pathologies s’est considérablement accrue. Actuellement, nous gagnons trois mois d’espérance de vie par an et quatre mois d’espérance de vie sans incapacité majeure, ce qui est considérable. Cela veut dire que nous vivons de plus en plus longtemps et de mieux en mieux.

La meilleure prévention du vieillissement pathologique, c’est donc d’une part, de se soigner en fonction de son terrain : hypertendu, diabétique, hypercholestérolémique, etc ; d’autre part, de rester actif sur les plans physique, intellectuel et relationnel, de préférence en participant à un groupe intergénérationnel. Les gens âgés ont hélas ! tendance à rester entre eux. Les clubs du 3ème âge proposent souvent des activités infantilisantes. C’est dramatique. Ces personnes qui n’ont plus que des activités de « loisir » sont atteintes de ce que j’appelle le « syndrome de Pinocchio » : un manque de narcissisme. Elles sont difficiles à stimuler. D’une manière générale, la démotivation des personnes âgées est tragique : elles considèrent souvent que leur vie est derrière elles et ne font plus de projet, n’ont plus d’activité. C’est une cause majeure de l’accélération d’un vieillissement pathologique.

Il y a pourtant un débat sur les causes de l’allongement de la durée de vie : certains avancent les progrès de la médecine, d’autres les progrès socio-économiques.

Il y a des deux. L’espérance de vie avance au même rythme depuis le milieu du 19ème siècle, c’est-à-dire depuis l’eau courante potable, le tout-à-l’égout, puis les logements sociaux, le chauffage, etc, sans oublier le réfrigérateur et bien entendu, les vaccinations. Puis il y a eu les antibiotiques, plus récemment les traitements contre les maladies cardiovasculaires et contre les cancers. La population des pays émergents vieillit à toute vitesse parce qu’ils font en une étape ce que nous avons fait en de nombreuses, ce qui pose des problèmes que personne n’avait imaginés. Leur population âgée augmente cinq fois plus vite que la nôtre, voire plus (Sénégal, Chine, Amérique du sud).

Est-ce que le mythe de la jeunesse perpétuelle est un problème pour aborder correctement l’allongement de la longévité ?

Oui, parce que cela met les personnes âgées en situation d’échec. Il faut montrer qu’elles gardent des capacités pendant très longtemps, même en étant gravement malades. Il y avait un atelier de création artistique dans mon service. Certains patients faisaient des œuvres tout-à-fait originales et personnelles, et pas seulement dans la catégorie « peinture naïve », loin de là. Quand on met les gens en confiance, ils sont capables de choses étonnantes.

Même les grands déments ont des retours de lucidité parfois extraordinaires. Personne n’est jamais un « objet ». Dans certains syndromes, les gens ont du mal à s’exprimer ou ne le peuvent pas, mais ils comprennent ce qui se dit et ce qui se passe.

Que conseillez vous aux professionnels de santé amenés à s’occuper de personnes âgées ?

D’abord de ne jamais attribuer une déficience à l’âge. Si quelqu’un entend mal, voit mal, marche mal, « pense mal », a des troubles de la mémoire, etc, c’est qu’il se passe quelque chose qu’il faut diagnostiquer le plus tôt possible pour avoir les meilleures chances de le corriger.

Ensuite, prendre garde aux personnes qui n’ont pas conscience de leurs déficiences et qui sont dans ce que j’appelle un syndrome de négligence, qui peut leur être préjudiciable.

S’informer : l’allure des pathologies change avec l’âge. La gériatrie n’est entrée que récemment dans les programmes de formation initiale. Il faut de toute façon compléter celle-ci par une formation continue.

Les médecins généralistes doivent éviter au maximum d’hospitaliser dans un service qui n’est pas un service de gériatrie, le mieux étant d’adresser leur patient âgé déficitaire dans un centre « d’évaluation gérontologique » (sans hospitalisation). Chaque fois qu’on peut éviter une hospitalisation, on fait des gains à la fois financiers et de morbidité.

Vous présidez l’Association « ALMA » de lutte contre la maltraitance des personnes âgées en France. Quelle est l’étendue du problème ?

Il y a une minorité de situations où des gens malveillants profitent de la faiblesse d’autrui par perversion ou pour les escroquer. Mais la loi, qui prévoit des sanctions aggravées pour ces cas, est très insuffisamment appliquée.

Il y a une large majorité de cas où le problème est l’ignorance : on ne sait pas ce qu’il faut faire et on omet donc les bons gestes. On devient inconscient de l’humanité de la personne qui dépend d’autrui. Cette nouvelle longue période de l’existence n’existait pas avant. La période des « jeunes seniors » ne dure pas longtemps, nous négligeons ce qui se passe ensuite. Il nous faut inventer la vieillesse. »

Source: Carnets de santé

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